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mercredi 18 mai 2011

Court extrait d'analyse de spectacle Fin de partida m/s Lupa m/s Lupa



Cercueil en verre, Catacombes de Palerme


Tout d’abord, il faut noter que l’espace du plateau a été volontairement réduit par le metteur en scène afin de rendre l’espace encore plus clos qu’il ne l’est déjà dans la pièce de Beckett. Un encadré rouge entoure cet espace, on pourrait penser qu’il s’agit d’une boîte dans laquelle les personnages sont enfermés, le rapport acteurs/spectateurs est ainsi coupé car il représente une limite ou une frontière notamment celle entre la théâtralité et la réalité. On peut aussi penser qu’il s’agit du miroir de la vie, ainsi il reflète tout le malheur qui a pu s’abattre sur l’homme au l’en demain de la Seconde Guerre Mondiale. Il ne faut pas oublier aussi que le rouge représente le sang, le sang qui s’écoule de Hamm représentant ainsi un « espace mort ». L’espace est plutôt sombre, les couleurs passent par le gris, le vert foncé, le blanc et le rouge ocre (rouille) ce qui nous fait penser à une usine, un entrepôt désaffecté ou une épave. La petite montagne de sable qui rentre pour envahir cet espace peut faire référence à une énorme tempête qu’il y a eu dans ce monde étrangement désertique.

Au tout début de la pièce, Hamm crée une vision d’horreur pour le spectateur dans son « lit funèbre », Nagg et Nell sont « rangés » dans des cercueils en verre (voir photos 2 et 3), dans des espèces de tiroir (de morgue) que Clov sort et rentre à sa guise, cela crée un effet d’étouffement, c’est quelque chose d’oppressant pour le spectateur. De plus Nagg et Nell sont nus « comme des verres » ce qui renforce le côté funèbre. Dans la mise en scène de Lupa, Clov est une femme ce qui change complètement les rapports entre Hamm et Clov dans la pièce de Beckett. Il n’y a plus de relation maître/valet mais une relation de couple qui reflète le couple Nagg et Nell et ajoute une touche de modernité à la pièce. Ils sont aussi beaucoup plus complices et ne se privent pas de faire souffrir un maximum Nagg et Nell car « Rien n’est plus drôle que le malheur ». Dans la mise en scène de Lupa on voit bien toute la dimension cruelle qui cherche à enfoncer l’autre le plus possible (référence au clou et au hammer = marteau)

La musique intervient lors des « petites histoires », c’est une musique de nostalgie puisqu’elle intervient lorsque les personnages évoquent des souvenirs ou racontent leurs rêves ou des histoires, c'est-à-dire les seuls moments où les personnages ont été heureux. Leur coupure nette signale la dure réalité de la vie.

jeudi 31 mars 2011

Analyse de spectacle : Le Développement de la civilisation à venir (version d'une Maison de poupée d'Ibsen) Daniel Veronese / Sartrouville

Cette pièce parle de la condition de la femme, son émancipation et l’individualisme. Veronese actualise plus cette pièce que Martinelli. En effet, il veut nous faire changer de point de vue par rapport à Maison de Poupée. Son but est que la vérité sur les personnages voit le jour. Lorsqu’on se met du côté de Nora, on comprend qu’elle veut quitter son mari et s’émanciper. En effet, il est violent et la traite comme une vulgaire enfant. E côté violent nous plonge dans le monde de maintenant. En effet, de plus en plus de femme sont battus et prisonnière de leur mari. De plus, nous, spectateur, ce qui nous interpelle lors de son départ est l’avenir de ses enfants. Ce n’est peut-être qu’une toute petite chose mais les enfants sont importants et Veronese veut souligner cet aspect dans la pièce. On peut dire que Veronese s’est emparé de la pièce Maison de Poupée pour la moderniser et pour faire ressortir les thèmes importants (recherche de la liberté, femme étouffée dans son environnement familial, émancipation de la femme quel qu’en soit le prix social et personnel…). En tant que spectateur, nous sommes constamment entrain de nous questionner sur le personnage de Nora et je pense que c’est le but de Veronese. Tous les thèmes de cette pièce sont encore présents aujourd’hui et le rêve d’émancipation de la femme est encore présent dans certaine communauté. Veronese s’est juste inspiré de la pièce de Maison de Poupée au niveau narratif pour faire ressortir ces thèmes principaux toujours d’actualité. Cela peut permettre aux spectateurs d’arrêter certains préjugés, trouver des solutions et ouvrir les yeux. Veronese met en valeur l’histoire de Nora comme étant un drame actuel. Il apporte une dimension contemporaine à la pièce Maison de Poupée d’Isben sur l’échec du mariage et les illusions perdues.

Au niveau de la scénographie, les deux mises en scènes sont contraires. La mise en scène de Martinelli nous montre un décor simple, moderne et épuré. Tout se passe dans un salon contemporain, il nous montre un lieu assez bourgeois et entretenue. Pour Veronese, c’est le contraire. En effet, Le décor est très succinct et simple. En effet, il y a un salon, une cuisine américaine et deux portes. Il nous montre un lieu assez pauvre. Les murs de couleurs jaunes et bleus sont délavés et les meubles sont assez vieux et en bois. On peut donner une signification à la couleur jaune. En effet, le jaune est symbole de joie, de fête et de chaleur. Mais elle représente aussi la puissance (c’était la couleur de l’empereur de Chine). Cependant, elle peut aussi être associée à la traîtrise et au mensonge. On peut dire que cette couleur représente assez bien le caractère et la personnalité des personnages. Elle concentre toute la puissance dramatique de la pièce. Au niveau des personnages, on peut dire que celui de Nora est étincelant. En effet, c’est une femme belle, élégante et pleine de vie. Cependant, elle est considérée par son mari comme étant une enfant, inconsciente et n’ayant pas le sens des responsabilités. Lorsque Nora entre sur scène, on a l’impression qu’une bombe ou une tornade vient de s’abattre sur scène. Elle court sans arrêt, rit, danse et joue. Elle ne s’arrête jamais. On a l’impression que c’est une poupée qui est sans arrêt secoué et qui ne peut pas s’arrêter. On peut dire que Nora est comme une bombe à retardement dans cette tragédie. En effet, au début, elle cache son acte derrière une énergie explosive puis lorsque son mari apprend la vérité, le bombe explose et laisse une Nora désespérée, remplit de douleur et qui décide de s’émanciper malgré l’amour qu’elle avait pour son mari. En effet, l’acte qu’elle a commis était pour le sauver (il était gravement malade). Mais son mari est un homme dont sa réputation professionnel est plus importante que l’amour qu’il apporte à sa femme. Son mari est un homme violent et imposant. En effet, lorsque Nora veut sortir, il lui prend ses clefs et la jette plusieurs fois contre le mur pour essayer de la raisonner. On peut dire que ces corps sortent tous droits de la réalité contemporaine et de la vérité humaine. En effet, les femmes soumises et recevant des coups par leur mari sont présentes encore aujourd’hui). Ces personnages sont incapables de maîtriser leur destin. On peut dire que cette interprétation poignante, profonde et violente nous bouleverse.

En conclusion, on peut dire que cette pièce nous montre bien une tragédie. En effet, il y a une progression vers la catastrophe et un renversement du bonheur en malheur. De plus, Nora nous montre aussi un passage d’un ordre ancien à un ordre nouveau. C'est-à-dire l’émancipation d’une femme et toujours manipuler par un mari possessif et violent. C’est un passage dans un monde moderne. On peut dire que Nora, malgré un avenir incertain, est l’emblème universel des femmes qui luttent pour leur libération et pour l’égalité. Veronese rend cette pièce vivante, actuelle et se rapprochant d’une certaine universalité. Il nous fait entrer dans l’intimité des personnages, un univers vif, poignant et remplit de souffrance.

Extrait d'analyse: Maison de Poupée (version revisitée par Daniel Veronese)

C’est une version écourtée qui nous est présentée ici, mais au contraire de ce que l’on aurait pu penser, ce n’est absolument pas une version atrophiée de la pièce, mais plutôt une concentration très sensée et presque plus « vraie » que nous avons eu l’occasion de voir. Il s’agit en effet ici d’une adaptation de la pièce originale, car le metteur en scène la « réécrit » pour n’en garder que l’extrait, que la pulpe du sens au cœur de la longue pièce. Cet allègement nous permet d’être plus proche du message envoyé par la pièce, d’être plus au cœur de l’intrigue et de mieux comprendre l’émancipation nécessaire du personnage de Nora. Le spectateur, grâce à cela, est plus en empathie avec le personnage de Nora et le comprend bien mieux, il fait ressortir avec cette version écourtée et cette intensité (aussi bien dans le jeu des acteurs que dans le temps) l’urgence pour la femme de cette époque, enfermée dans les apparences et les interdits, de s’émanciper, même si pour cela elle doit faire le plus gros des sacrifices. Le metteur en scène justifie ce resserrement en disant qu’il a tout d’abord souhaité travailler à l’intérieur de la pièce ce qui faisait écho en lui, soit ce qui touchait plus directement sa propre subjectivité. Ce qui en ressort nettement pour le spectateur est qu’il choisit en effet de n’en garder que l’essence, et de se débarrasser de toutes les « fioritures » qui la révèlent. Par exemple nous pouvons comparer le rapport de Nora à Krogstad entre les deux versions que nous avons vues. En effet dans la seconde ce rapport s’exprime selon moi par l’aspect majeur de leur lien : soit la peur. Ce qui se fait le plus ressentir est l’immense angoisse qui hante le personnage de Nora, la pièce elle-même est ici recentrée sur cet épisode qui est le passage même où Nora prend son étoffe, et cesse d’être cette oiseau chanteur par ses émotions. Les évènements extérieurs à la transformation, à la révélation du personnage de Nora sont beaucoup moins exploités, comme l’histoire d’amour entre Kristine et Krogstad. Et chaque fois que les évènements extérieurs au développement de Nora sont évoqués ils sont exploités par rapport à elle et non en tant qu’évènements indépendants. En effet lorsqu’il s’agit de trouver un emploi à son amie Kristine, ce que l’on voit ce n’est pas la situation de Kristine mais plutôt le rapport entre Nora et son mari, sur la question de la demande du plus faible au plus fort, et donc sur leur relation. Nous pouvons ainsi voir qu’ici Nora est suppliante face à son mari, mais contrairement à la première version Nora n’est pas celle qui attend derrière la porte du bureau en espérant qu’elle s’ouvre, mais celle qui y entre avec fracas. C’est une Nora plus culottée et plus engagée que nous présente ce metteur en scène.

Analyse de spectacle - Maison de poupée Ibsen/Veronese


Nous avons assisté le jeudi 31 mars à une représentation de l’adaptation de la pièce phare d’Henrik Ibsen par Daniel Veronese, grand metteur en scène et dramaturge argentin, dans sa version originale sous-titrée. Veronese opère un travail singulier sur Ibsen, en effectuant une double lecture avec Hedda Gabler : loin d’adapter ces deux pièces à la sauce « XXIe siècle », il les relie et les fouille afin de les « épurer » ; il leur donne un sens non atemporel (car Maison de Poupée, par son écriture, l’est déjà) mais essentiel, universel.
Tout d’abord, Veronese effectue un premier mouvement de resserrement scénographique et dramatique.
Il choisit pour l’univers d’Ibsen un intérieur rudimentaire, modeste et assez impersonnel qui est le cadre du foyer dans son aspect le plus basique, comme un « appartement témoin » du quotidien humain de la classe moyenne. C’est aussi, nous le verrons plus tard, un espace qui apparait comme clos, un petit vivarium où les personnages ont l’illusion de pouvoir entrer et sortir quand ils veulent, mais c’est une illusion. Il crée des jeux en hors-champs, scènes cachées et honteuses de la vie de tous les jours. Nous entrons dans la salle et déjà, Cristina et le Docteur Rank discutent sur un sofa. Ambiguë cette entrée en matière : sont-ce les personnages qui papotent (dans ce cas nous avons la sensation de pénétrer leur quotidien à leur insu) ou les actrices ? Daniel Veronese a, très certainement, voulu « désacraliser » cette obligation du décor, qui peut anesthésier l’enjeu de la pièce, comme c’est le cas dans un grand nombre de mises en scènes. Ici, les comédiens semblent avoir un rapport détaché à la scénographie, qui est un simple support de jeu, parce qu’il fallait bien représenter la maison de Nora et Jorge à un moment donné. Le titre de Maison de Poupée prend son sens pour moi ; Ken et Barbie (sans les assimiler à Jorge et Nora, qui sont des anti-Ken et Barbie !) ont besoin d’une maison, mais une petite fille se préoccupe d’abord de l’histoire qu’elle leur fait vivre et raconter.
Par « resserrement dramatique », je veux dire « radicalisation des personnages ». Ici les cinq personnages initiaux (Jorge et Nora, Cristina, le Docteur Rank, Krogstad) sont en quelque sorte réduits à trois entités : celle de Nora, celle de Jorge, bien distinctes, et celle de Cristina-Rank-Krogstad qui deviennent beaucoup plus secondaires que dans la mise en scène de Martinelli par exemple, où le vécu et le ressenti de chacun prend plus de place dans la représentation, dans la signification du récit. Chez Veronese, ces trois personnages sont des silhouettes quotidiennes qui viennent peupler l’espace de l’appartement de Nora et Jorge. On retrouve certains stéréotypes de la société : le Dr Rank se transforme en lesbienne pique-assiette, meilleure amie envahissante et exclusive de Nora, une sorte de double « virilisé » , Cristina et Krogstad gardent leurs identités de veufs au chômage qui cherchent quelqu’un à qui s’accrocher. Ce sont des électrons libres qui parasitent (ou camouflent) le noyau qu’est le couple. Lorsqu’ils disparaissent, c’est comme si Veronese arrachait « l’épiderme social » de Jorge et Nora (celui du cinéphile bien en chair, celui de la femme au foyer légère et dépensière) fait de banalité et de jovialité convenue. On ne peut plus se réfugier derrière les témoins, la chair est à vif, laide et écorchée. Veronese débarrasse la pièce d’Ibsen de la peau morte des mises en scènes antérieures, au décor surfait et étouffant (qui, comme dans l’adaptation de Martinelli, fige les personnages dans un éther artificiel et les rend plus ou moins creux) et met le couple à nu sur scène. Le couple millénaire, le regard tout aussi ancien de l’un sur les défauts de l’autre, le combat banal et journalier. C’est là le centre même de la pièce.

Au lie de fondre Nora et Jorge dans un contexte social et temporel arrêté, qui semble une étape obligée pour beaucoup de metteurs en scène (dans le cas de Martinelli - oui, je le critique beaucoup ! - un cadre pseudo « seventies » froid) Veronese, au contraire, les en fait émerger et surplomber ce magma tiède de leur quotidien. Il traite les deux personnages de manière incisive et épurée, explore chaque parcelle de leur être, bonne et mauvaise, tout entiers et débarrassées de leur étiquette. Au fil de la représentation, ces figures connues du théâtre nous surprennent, créent un certain suspense même si nous connaissons l’histoire, car la mise en scène de Daniel Veronese va partout, dans toutes les pistes possibles, et ne se limite pas au shéma « yin yang » oridnaire.
Jorge n’est pas seulement l’homme d’affaire pantouflard et machiste, c’est aussi un homme riche en culture cinématographique (ce trait de caractère est bien sûr ajouté par Veronese, car au XIXe siècle - siècle de parution de Maison de Poupée - il ne pouvait évidemment pas donner son avis sur un film d’Ingrid Bergman !) qui malgré son embonpoint très « nounours » dégage une certaine sensualité ténébreuse, ainsi qu’une grande violence, qui choque le spectateur car elle émane d’un corps qui semble inoffensif (lorqu’il projette Nora contre le mur de la cuisine, nous voyons jusqu‘où Jorge est capable d’aller pour asseoir son autorité, enfermé dans sa fierté de mâle).
Quant à Nora, nous retrouvons « l’oiseau chanteur » qui amuse la galerie, et qui se débat dans sa petite maison (elle saute partout, est très vive dans son phrasé et ses gestes, fait sans cesse des claquettes comme si elle rejouait le numéro qu’elle donne depuis toute petite - elle était enfant « l’oiseau chanteur » de son père, et de tous les hommes de la famille - rituel qui semble la rassurer) essaies d’attirer l’attention de son mari et des invités. Mais quand elle est seule, elle s’interroge et sort de cette insouciance juvénile. Elle est à la fois consciente de sa situation (elle est la poupée de son mari) et se le dissimule à elle-même. Elle joue la comédie devant son mari qu’elle cajole mais, quad le vernis craque, est aussi capable d’être dure (drôle de paradoxe), de résister à son mari, en tout cas de survivre à ce qu’il lui fait. Ici, la singularité féministe propre à la pièce d’Ibsen ressurgit, mais elle n’est pas le ressort essentiel de la pièce, la « béquille » sur laquelle Veronese s’appuie, la porte de sortie obligée. Tout peut arriver, car Nora et Jorge sont capables de tout, peut être des choses dont nous n’avons pas conscience et qui ne sont pas inscrites dans le drame : la fin « en queue de poisson » de la représentation en est la preuve, à la fois frustrante pour le spectateur et logique dans la démarche de Veronese. Cette main de Jorge qui se pose sur celle de son épouse lorsqu’elle saisit ses clefs pour quitter le foyer dans la nuit signifie-t-elle « Non, ne pars pas, je t’en supplie » ? « Non, tu ne partiras pas, moi vivant » ? Et Nora, restera-t-elle clouée dans son salon par l’orgueil de son mari ? Arrachera-t-elle sa main de celle de Jorge en partant sans se retourner ? Il me semble que Veronese ne veut pas donner au spectateur une fin « girl power », qui héroïserait Nora et vampiriserait Jorge. Nora est capable de se soumettre une fois de plus, et son mari de devenir bon. Encore une fois tout est possible, et c’est là qu’est le tragique : après tout ce qu’elle a du subir, cet horizon libéré que lui promettent Ibsen et Veronese est menacé, et ce renoncement d’elle-même n’aura servi à rien.

Cette adaptation m’a beaucoup touchée, par la grande profondeur et justesse de Veronese quant au traitement des deux personnages principaux, qui fouille dans leur psychologie sans tomber le mélo sentimental ou le « plaquage » de schémas psychanalytiques. Les acteurs viennent au devant de nous, sans chichis, naturels et imparfaits, dans la vérité, ni idéalisée ni fatalisée. Le « développement de cette civilisation à venir » semble enclenché depuis longtemps, car on peut se voir dans les figures ambivalentes et universelles de Jorge et Nora mais aussi, de manière plus discrète, dans celle de Cristina ou de Krogstad. Ce développement est une répétition éternelle de situations communes à tous, dont on a essayé, essaie et essaiera toujours de sortir, en se confrontant aux autres et à soi même, en se faisant violence. Daniel Veronese donne une bouffée d’air à ce chef d’œuvre déjà inscrit dans la postérité : nous ne formerons jamais de familles et couples modèles, alors revoyons nos a priori à la baisse, et aimons nous.


jeudi 3 mars 2011

Extrait d'Analyse - Dealing with Clair, par Sylvain Maurice.

Le metteur en scène Sylvain Maurice crée, met en scène, aujourd’hui la pièce Dealing with Clair (Claire en affaires) d’après un texte inédit de l’auteur londonien, Martin Crimp. En effet, cette pièce était jusqu’ici inédite en France, elle n’avait jamais été joué auparavant, bien que Crimp l’ai écrite en 1988, à la fin des années Thatcher : elle est donc crée dans un contexte historique bien précis. Cette pièce de Crimp s’inscrit dans une dramaturgie au premier abord classique, mais qui au final laisse apparaître des personnages plus qu’étranges et même inquiétants. Il s’agit d’un couple de jeune londonien qui vend sa maison par l’intermédiaire de Claire, agent immobilière, à un riche et élégant acquéreur, James. Or, derrière cette banale opération immobilière entre bourgeois, se cache le mal, la cruauté, l’hypocrisie et certaine perversité. Le texte de Crimp, joue sur l’intrigue et la « montée en tension » de l’action : il dévoile certains aspects de la société. Ainsi, nous pouvons nous demander comment Sylvain Maurice a-t-il mis en scène Dealing with Clair aujourd’hui, dans quel but, et quels sont ses partis-pris ?

La situation principale de la pièce, « l’intrigue » si l’on peut dire, est une situation des plus banales. Mike et Liz forment un jeune couple, semblant épanoui et tout à fait gentil, qui vend leur maison par le biais d’un agent immobilier. Rien donc de plus quotidien que cette situation. Même le décor, plutôt simple et élégant, est très réaliste et témoigne justement de cette « banalité ». Au cours de la pièce, il y a en fait deux changements concrets de décors : avec l’appartement de Claire et celui du jeune couple. L’appartement de Claire apparaît comme un espace sombre, petit, et froid, on ne voit en fait que la façade extérieure de celui-ci (descendant des cintres), qui est fait de briques, et on aperçoit la propriétaire des le début de la pièce par sa fenêtre. A plusieurs reprise le spectateur entend notamment le bruit d’un train, car Claire vit d’une voie ferrée. On entre des le départ dans le quotidien monotone qu’est celui de l’gent immobilière. En contraste avec son appartement, la maison de Mike et de Liz apparaît comme beaucoup plus spacieuse, plus chaleureuse et plus confortable. Sur scène se trouve un véritable séjour de maison, mobile, qui entre chaque scène est déplacé de sorte à ce que le spectateur le voit d’un autre angle : on peut interpréter cela comme étant représentatif de la « découverte » progressive des personnages et de leur véritable visage, qui est plus inquiétant qu’il n’y paraît. De plus Claire est une femme qui ne semble vivre que pour son travail. Elle n’a pas de temps pour l’amour. Ainsi James, riche et élégant quinquagénaire, et acheteur potentiel de la maison du couple, va peu à peu charmer la jeune femme et représenter pour elle une sorte d’échappatoire à son « train-train » quotidien, quelque peu monotone. James est un homme libre, sans obligations apparentes, tandis que Claire est « l’agent immobilier », qui rêve de sa réussite sociale. Il lui donne la chance d’être quelqu’un d’autre, certainement de mieux, l’espace d’un instant, notamment lors de la scène de la bataille où James lui propose de jouer à la bataille avec lui. Claire prend sur son temps du déjeuner et joue donc à la bataille avec un homme qu’elle connaît à peine, dans l’appartement de Mike et de Liz qui se sont absentés. Et elle n’ose pas aller jusqu’au bout du jeu : elle se bloque, elle est perdue et elle ne parvient pas à dire le mot « bataille ». Claire fait comme si elle trouvait tout cela ridicule alors qu’en fait c’est la première fois qu’elle semble vraiment s’amuser depuis longtemps. Lorsqu’enfin elle ose dire le mot « bataille », elle est comme libérée d’un poids, elle est enfin elle-même. Ainsi on peut supposer que le côté banal de la situation est en fait une dénonciation fait par l’auteur (et le metteur en scène), à propos de la société d’aujourd’hui : il est en effet difficile de vendre sa maison de nos jours, l’immobilier est beaucoup moins accessible qu’auparavant. Mais la critique principale est certainement celle du manque de liberté que nous pouvons avoir au sein de la société : nous ne sommes plus nous-mêmes et ont exécute simplement notre fonction (travail). Le travail, avec pour but une certaine réussite sociale, nous enferme dans la solitude et l’ennui. La société d’aujourd’hui est une société de consommation, qui ne pousse qu’à la dépense et à « l’appât du gain ». De cette façon, à mesure que la pièce avance, le cadre rassurant de notre vie quotidienne va se montrer sous un nouveau jour (d’où le changement continuel de point de vue sur la pièce principale de la maison), et les protagonistes eux-mêmes vont se révéler étranges, inquiétants, voire dangereux.
L’étrangeté va en effet surgir peu à peu entre les personnages, et ceci simplement par le langage. Le texte de Crimp « se construit en d’infinis déplacements, dérapages, lapsus », selon Sylvain Maurice. Les relations entre les personnages vont devenir plus ou moins ambigües, on découvre une facette « maléfique » des protagonistes, leurs faces cachées. Mike et Liz qui avaient d’abord décidés de vendre leur maison sans profiter de l’envol des prix vont en fait avoir l’espoir de ce gain inespéré. Ils s’avancent sans cesse comme étant des gens honorables, mais se révèlent en fait très profiteurs, si ce n’est calculateurs. De plus on se rend compte qu’il s’agit de deux parents irresponsables et égoïstes : la jeune fille au pair, une jeune fille italienne, dors dans une chambre sans fenêtre et n’a pas le droit d’appeler sa famille en Italie car cela coûte trop cher. Elle est là simplement pour s’occuper de leur bébé, et si il se réveille et crie, ils lui hurlent l’ordre d’aller s’en occuper. Ce couple au premier abord charmant n’est donc pas aussi sympathique qu’il n’y paraît : ils manifestent au début une réelle sympathie pour Claire mais une fois la transaction effectuée ils ne semblent pas aussi attristés par sa disparition, qu’on aurait pu le croire. Ainsi ils sont à l’image de la société et de la bourgeoisie moderne, telle que veut la dénoncer Crimp.
Le metteur en scène, Sylvain Maurice va dans sa mise en scène retranscrire l’étrangeté du texte et du langage au niveau de la musique, des lumières et des déplacements du décor. En effet plus la pièce avance et plus le décor de la maison se retourne comme pour montrer l’ « envers du décor ». A la fin le décor est complètement retourné et on découvre le véritable fond des personnages : la forme va avec le fond. De plus, entre chaque scène, la lumière est de plus en plus sombre, comme pour montrer le fait que la part d’ombre des personnages s’amplifie elle aussi. Chaque entre-scène est rythmée par une musique du type électro (voir transe) et des néons s’allument sur les bordures du décor : ce qui montre d’une part l’étrangeté mais fait aussi écho avec la société moderne d’aujourd’hui. Ce choix de musique met l’accent sur le côté étrange, froid et inquiétant de la pièce, tout en marquant la progressivité de cette « révélation ». Mais c’est aussi une musique que l’on pourrait qualifier de « dure » (en tant que musique électronique), qui pourrait raconter la violence de notre temps et de certains hommes. Dealing with Clair est une pièce qui dénonce la société, dont le langage est aujourd’hui une arme fatale, et dans laquelle les hommes se révèlent parfois être des monstres sans que cela ne soit un véritable choc : le mal est banal, quotidien, tout comme le danger.

Ainsi, dans sa mise en scène de Dealing with Clair, Sylvain Maurice prend en compte le contexte historique de la pièce de Crimp, tout en faisant écho avec la société d’aujourd’hui. Maurice crée en fait une sorte de thriller, non pas grâce à sa mise en scène, mais tout simplement grâce au texte de Crimp, qui écrit de manière décousue crée à la fois de l’intrigue, du suspens, et de l’humour. Cette pièce en effet dans l’implicite, est une satire sociale et politique tout en étant un drame social et psychologique. C’est au spectateur de faire son propre scénario, puisqu’il n’est pas dit clairement ce que devient le personnage de Claire : Maurice (de par sa mise en scène) et Crimp (de par son texte), font tout deux appel à l’imaginaire du spectateur, et surtout l’amène à réfléchir sur la condition de l’homme et ses faces cachées qui parfois peuvent s’avérées dangereuses. Au travers de cette pièce est en fait dénoncé la « banalisation » du mal qui existe à notre époque : le mal est omniprésent dans notre société et ce à tel point qu’il en est devenu banal (ex : agressions, viols, infractions, méchanceté des individus les uns envers les autres, etc). Cette pièce lève le masque en quelque sorte sur les apparences, et nous montre que la société dans laquelle nous vivons n’est pas aussi rassurante qu’on peut l’imaginer, mais au contraire inquiétante. Cette pièce regroupe donc plusieurs thèmes à la fois, qui touchent plus ou moins le spectateur, mais surtout le rendent perplexe.

Analyse Dealing with Clair


La pièce Dealing with Clair de Martin Crimp raconte l’histoire d’un couple qui essaie de vendre leur maison, cette scène quotidienne n’est alors que très banale cependant c’est en partant d’une situation familière que Crimp va dénoncer une société qui n’est


préoccupée que par le profit qui implique un certaine violence. Dans la mise en scène de Sylvain Maurice cette dénonciation est évoquée et assimilée à une étrangeté à laquelle tous les personnages sont confrontés, nous pouvons alors nous demander : comment représenter un événement quotidien tout en y incorporant du bizarre ? Afin de répondre à cette question, nous traiterons les deux parties suivantes : Une satire sociale ancrée par la violence, et des « monstres  contemporains ».


 


La pièce commence par une vue extérieure qui donne sur l’appartement de Claire, le contraste entre la luminosité de son appartement et l’obscurité de l’espace qui l’entoure qui symbolise la ville est frappant. Le fait que la délimitation de ces deux espaces soit si fort est pour montré la solitude de Claire, cependant ce choix scénographique dénonce également une sorte de mise à distance actuelle où l’on se renferme de plus en plus sur soit -même. La « ville » dénonce également cet

isolement car c’est un espace bruyant alors que celui-ci est vide, ce « dépouillement  de population » renforce la bizarrerie de la pièce qui nous installe dès la première scène dans un univers inquiétant et étrange. L’autre espace « vivant » ou plutôt habité de la pièce est la maison de Mike et Liz tout comme l’appartement de Claire, c’est un espaces clos qui semble englobé dans un univers violent qui est caractérisé par le bruit, qui est très fort et très saccadé. Par ailleurs le fait que notre regard donne sur l’intérieur d’un maison donc sur l’intimité des personnages peut faire référence au voyeurisme qui est de plus en plus courant de nos jours notamment à cause des télé réalité, le personnage qui est du même point de vue du spectateur lors de la première scène est celui de James, on apprendra à l’avant dernière scène qui l’était en train de l’observer. Le fait que le spectateur soit assimilé à ce personnage renforce la critique faite par le metteur en scène Sylvain Maurice.

Le décor n’est pas le seul élément scénographique qui dénonce la violence de la société, lors de la première scène , une conversation est engagée par le biais d’un téléphone entre Claire et sa mère, ce qui montre que de nos jours afin de communiquer ou entretenir des relations sociales, nous utilisons les technologies (téléphone, ordinateur …) ce qui nous enferme dans une certaine solitude alors que l’utilisation de ces technologies doivent nous permettent de conserver un lien voire d’en créer, ce qui est paradoxal. Lors de la rencontre entre Claire et le couple de Mike et Liz, ils sont très distants par ailleurs il y a de nombreuses répétitions que ce soit dans le langage suite à des bégayements ou hésitations, le langage est alors assimilé à une arme avec laquelle on essaie de convaincre , « les mots sont des pistolets chargés » Parain, ou bien dans les positions du corps car il y aura une symétrie entre deux scènes : une jouée par Mike et Liz et l’autre par Claire et James. Ces répétitions semblent faire référence à une espèce d’habitude que l’homme a pris, suite à des codes que la société impose.


 




 


Dans Dealing with Clair, les personnages ont une caractéristique qui leur est propre, comme s’ils étaient des personnages « traditionnels » dans le sens où ils incarnent des valeurs et représentent un statut social habituel, par exemple Claire qui est une femme indépendante, le couple Mike/Liz qui est honnête et sympathique et James qui est un homme aimable et fortuné, cependant celles-ci vont changées tout au long de la pièce.


Claire est un personnage qui habite seule et qui semble être indépendante ce qui montre une sorte de force intérieure. Cependant cette « puissance » va être dépassée par ses propres problèmes ( la cigarette, la situation difficile qu’elle entretient avec sa mère) et plus précisément par James suite à ses nombreuses visites. Une certaine familiarité va alors s’installée entre eux, ce qui causera la perte de Claire car elle réduira ses distances vis-à-vis de lui et baissera sa garde.


James, est un homme fortuné et marié, il est alors le symbole d’une certaine réussite sociale. Le fait qu’il soit sociable et mette à l’aise Claire, lui donne la fonction d’une certaine invitation à l’évasion, au voyage et au rêve. Cependant ces visites régulières et répétées peuvent faire penser à un animal tournant autour de sa proie, se préparant à bondir sur celle-ci. Au fil de la pièce sa véritable nature qui est celle d’un être dérangé et effrayant va être révélée, notamment dans la scène où on le voit reproduire la première scène de la pièce (où Claire était au téléphone avec sa mère) il est au téléphone avec la mère de Claire et hurle le prénom de celle-ci. Ces cris et hurlements nous permettent de voir son vrai visage qui est celui d’un psychopathe, obsédé par Claire.


Le couple Mike/liz est un couple traditionnel et parents d’un enfant, et ont engagé une fille au paire afin de s’occuper de celui-ci. Au premier abord, ils représentent une famille plus ou moins idyllique du point de vue de la société et ne veulent pas profiter voire arnaquer les prochains acheteurs de la maison suite à la hausse des prix dans le domaine de l’immobilier. Leur déchéance va entrée en scène lorsque l’on apprend qu’Anna, leur jeune fille au paire vit dans une chambre où il n’y a aucune fenêtre ( on peut alors parler d’une exploitation), leur côté calculateur et profiteur est également mis en avant lorsqu’au final ils préfèrent profiter de la hausse des prix.


Ces personnages qui sont dès le départ représentés comme des personnages conventionnels auxquels des spectateurs peuvent s’assimiler, vont vite sous le poids de l’étrange dévoiler leur facettes cachées que tout être veut dissimuler. Suite à leur défauts qui sont évoquées avec une intensité démesurée, on peut alors parler de ces personnages comme des « monstres contemporains » tout d’abord à cause de leur cruauté, car ils sont censés faire réagir le spectateur suite à leur similitudes. Si cette « révélation » est possible c’est parce qu’ils sont confrontés à leur détériorisation intérieure qui prendra de plus en plus d’ampleur tout au long de la pièce.


 





En conclusion, dans la pièce Dealing with Clair, la société est assimilée à un univers écrasant de par sa cruauté et de par sa bizarrerie qui touche les personnages au point de leur faire endosser un statut inquiétant comme celui du personnage de James. Par ailleurs, le fait que

Sylvain Maurice fasse bouger la maison dans divers sens ( de biais, en avant, en arrière, …) fait directement référence aux spectateurs, car suite à la déchéance des personnages celle-ci change de point de vue les concernant, ce qui est caractérisé par la maison qui bouge et que l’on voit sous différents angles de vue.

 


 

Analyse de théâtre - Dealing with Clair Crimp/Maurice/Sartrouville


Dealing with Clair, les personnages : figures quotidiennes figées
La représentation des personnages veut nous placer dans un contexte familier, un univers que l’on connait bien. Mike et Liz seraient nos jeunes voisins décontractés et un poil « bobo », Clair la jeune femme classique et discrète que l’on croise dans la rue sans la remarquer, James cet homme à l’air louche à qui on a un peu peur de parler.. Cette impression est due à leurs vêtements, très banals et toujours pareils qui les inscrivent dans une routine, mais aussi à leur jeu, très naturel, à leur parole qui coule pour dire des choses plus ou moins importantes. On devine très vite que l’enjeu principal de la pièce est leur parole, car en réalité il ne se passe pas grand-chose. Plus la pièce progresse, plus leur discours nous donne la désagréable impression d’un disque rayé ou d’un écho, ressassant toujours les mêmes mots ou bien ceux des autres, sans en avoir conscience (Sylvain Maurice donne ici un ton fantastique à son adaptation : qui donc a mis cette scène sur « repeat » ?) . Il en est de même, en quelque sorte, de notre société, ou l’on s’inscrit dans un mouvement collectif par l’intégration de tout un code de lieux communs du langage, creux et souvent dits de manière mécanisée. En fait, les deux personnages qui en disent le moins et rompent ce système des répétitions, à savoir Clair et l’étudiante italienne (l‘une par sa discrétion, l‘autre par son attitude désinvolte et décomplexée quant à son corps) sont les éléments qui semblent perturber l’univers balisé des personnages, provoquant chez eux une certaines attirance envers ces deux femmes insolites.
Cette attirance se diffuse vite entre chaque personnage et crée un rapport de séduction tendue entre eux, fait de non-dits, de suspicion et d’hypocrisie. Preuve en est du sourire de Mike, au départ profondément avenant et sympathique, voire un tantinet impertinent et chaleureux. Il se révèle vite dérangeant car invariable, comme scotché à son visage, masque inquiétant : il sourit de la même manière au visiteur de sa maison, à sa femme Liz, à cette étudiante italienne qu’il semble désirer, et garde cette expression goguenarde même dans les situations plus critiques, comme la disparition de Clair. Malgré un sensible changement de costumes lors de la vente de la maison et cette disparition qui les perturbe, ils se réinstallent dans la même répétition de préjugés, d’histoires drôles qui ne font rire qu’eux. Même James, qui serait a priori le personnage le moins enclin à se ranger dans une routine, une manière de vivre figée et vide de sens, reprend la scène du début de manière troublante. A travers la fenêtre de Clair, il porte son t-shirt, fume une cigarette et s’insurge contre la mère de celle-ci, du monde de violence dans lequel nous vivons. Il reproduit à son insu un shéma, une situation qui se répète sans fin.
Cette pièce est à mon avis très intéressante car traitant, à travers un sujet commun et quotidien, la vente d’une maison, de la solitude. Quelle que soit notre statut social, on peine à aller vers l’autre ou, si on le fait, c’est pour se conformer à une idée préétablie de l’autre, et on tourne éternellement sur soi-même.

Extrait d'Analyse Dealing With Clair Crimp/Maurice Sartrouville

("Dealing With Clair", soit Claire en Affaire, est une pièce de Martin Crimp. Celle-ci raconte l’histoire de Claire, une jeune agent immobilier, qui est engagée pour vendre la maison londonienne d’un jeune couple, Mike et Liz. Celle-ci est achetée par James, un riche mais étrange quinquagénaire. Cette pièce est aujourd’hui mise en scène, en 2011 au théâtre de Sartrouville, par le metteur en scène Sylvain Maurice).

Tout d’abord, nous nous intéresserons à la représentation de la maison. Celle-ci est la reproduction d’un salon, celui de Mike et Liz. La pièce (le salon) est coupée en deux, en diagonale. Ce qui fait que nous avons une partie de la scène rehaussée : la maison, qui est mobile. Tandis que l’autre partie de la scène est celle une marche en dessous, sur le plateau véritable. C’est une information importante quand on considère sa mobilité et sa coupe.
En ce qui concerne le fait que la maison bouge (à plusieurs reprises durant le déroulement de la pièce), cela permet au spectateur de reconsidérer la scénographie, soit la maison. En effet, la maison change d'angle environ quatre fois, ce qui nous offre de nouvelles perspectives. Elles renouvellent le regard du spectateur, comme si nous avions plusieurs points de fuite dans un même tableau, ou encore à la manière d'un changement de point de vue d'une caméra. Cela permet de nous donner à voir l'ambigüité de la pièce et par la même occasion celle des personnages. Lorsque nous avons parlé de l'ambigüe banalité dans la pièce, nous pensions surtout aux personnages. En effet, Mike et Liz se présentent tout de suite comme un couple très ordinaire. Ceux-ci cherchent à vendre leur maison, et de façon "la plus honorable qui soit". Ils manifestent pour Claire une réelle sympathie. Néanmoins, à l'épreuve de la transaction, ils foulent leurs principes moraux. C'est une situation gênante pour le spectateur, car les personnages qui, au départ, étaient les plus proches du public, les plus normaux, les plus « humains », se révèlent être les personnages les plus négatifs. Ils ne souhaitent au final que vendre leur maison le plus cher possible. Cette révélation est en accord avec la représentation de celle-ci : elle est « pourrie ». Au fur et à mesure, nous découvrons que la maison à de nombreuses failles, comme la tâche et le rebord de la fenêtre. Ces failles représentent les failles au sein même des personnages de Mike et Liz. Le réparateur de la fenêtre parlera même des fondation de la maison qui sont apparemment complètement abimées, et nous pouvons réemployer le terme de pourri. Ainsi, c'est le représentation de Mike et Liz, et même la représentation du leur couple en lui-même. Celui-ci nous apparait ainsi fragilisé, et reposant sur des mauvaises fondations. Cela nous conduit à parler du personnage d'Anna, qui se promène la plupart du temps déshabillée, en chemise de nuit. Celle-ci est le symbole du loup dans la bergerie. C'est la tentation perpétuelle de Mike, qui a besoin de celle-ci pour avoir des rapports avec sa femme. Cela renforce l'idée de la malsainité qui règne dans le couple. Celui-ci est en parallèle avec un autre « couple » dans la pièce, qui est celui-ci de Claire et James. Ce duo semble au départ celui qui est le moins proche de nous, et pourtant, au fil de la pièce, il s’humanise. Notamment, le personnage de James, qui est le plus étrange, est finalement celui-ci qui incarne le plus de valeurs. Il émet des principes auxquels Mike et Liz ne se tiennent pas. Il a un regard libertaire qui attire Claire. Ceux-ci se projettent dans la maison. Ils représentent le couple le plus marginal, mais finalement le plus humain de la pièce. Quant au personnage de James, il est sans doute le plus intéressant car il est à la fois le plus « fou », mais aussi, par moment, celui auquel on s’identifierait le plus. Nous ne sommes pas dans un théâtre de figures, comme dans les contes, ou une princesse serait la plus belle du monde et la plus généreuse et ou le prince serait le plus courageux de tous les princes, au contraire. James a un côté enfantin, qui ne comprendrait pas le monde dans lequel il vit. Comme un enfant qui aurait oublié de grandir.

Ensuite, lorsque l’on étudie la coupe de la maison et le jeu qui existe entre l’intérieur et l’extérieur du salon, on voit que celle-ci combine les deux aspects les plus présents dans la pièce : la banalité et l’étrangeté. Cela casse le trop-plein de réalisme dans la pièce (le metteur en scène emploiera même le terme de « naturalisme »). Nous avons d’une part la vraisemblance du salon, et d’autre part, cette marche qui décale le réalisme pour nous rapprocher vers cette étrangeté qui grandit. C’es un jeu sur le dedans et le dehors. Cette marche nous permet aussi de prendre du recul, non par pour nous mettre à distance ou pour mettre la pièce dans une réalité qui ne serait pas la notre, à la manière d’un roman fantastique ou d’un conte, mais davantage pour mettre le spectateur en position de voyeurisme. La coupe du salon nous montre que nous regardons l’intérieur d’un foyer, comme un spectacle. Nous contemplons leur quotidien, et par la suite, nous assisterons aux « évènements plus dramatiques » qui vont survenir dans la pièce.

En ce qui concerne la disparition de Claire, la pièce nous met dans une position plutôt étrange. Elle nous met mal à l’aise. C’est notamment cette disparition qui révèlera le « véritable visage » de Mike et de Liz. Tout le monde rejette le sujet, ce qui créé une ambigüité sur cette disparition. A aucun moment, nous savons si Claire s’est faite tuer ou si elle est tout simplement partie de son plein gré. Les deux chemins sont possibles. Effectivement, durant la pièce, on voit que Claire est seule, dans un appartement sur le bord d’une voie de chemin de fer. Elle vit seule. On constate dans ses propos un désir de partie très loin, notamment lorsqu’elle jouera aux cartes avec James. Des « fausses pistes » sont lancées pour laissé le doute planer. Au contraire, la voie que tout le monde prend est celle du meurtre de Claire par James. On remarque dans la pièce une sorte de plaisir qu’on les personnages à penser à cette mort. Ce n’est pas tant un plaisir mais plutôt un fantasme qu’ont les personnages à penser à cette mort. Ils fantasment sur la mort de Claire. Ce que nous dit Martin Crimp, c’est que la société prend plaisir a parler des faits divers, notamment dans les journaux, comme si celle-ci prenait plaisir à entendre des histoires sordides. Une fois encore nous pouvons parler de voyeurisme, mais cette fois c’est bien un voyeurisme malsain qui est ici dénoncé. Quoi qu’il en soit, cette disparition agit comme un révélateur en ce qui concerne les personnages.



Dans cette pièce, comme nous l’avons démontré, nous sommes face à une étrangeté grandissante, qui prend peu à peu le pas dans la pièce. Cela nous place dans un univers étrange, qui nous fait parfois rire, mais aussi qui fait peur. Au travers de la mise en scène, cette peur est très bien retranscrite, à la fois par la banalité de la scénographie, qui place la pièce dans un quotidien tout ce qu’il y a de plus ordinaire, et à la fois par la bizarrerie de la pièce, et par le dérangement qu’elle occasionne. Elle met mal à l’aise le spectateur, qui assiste à un évènement relativement « courant », mais qui assiste également au réactions de Mike et Liz, qui sont finalement des réactions humaines et « ordinaires », que chacun d’entres nous pourrions avoir.

Analyse de spectacle Dealing with Clair


Dealing with Clair est une satire sur la banalité du mal de Martin Crimp mise en scène aujourd’hui par Sylvain Maurice. Cette pièce oscille entre humour et étrangeté, on sait rarement s’il faut rire ou s’il faut s’inquiéter. Cette pièce raconte l’histoire de Mike et Lyse, un jeune couple, qui veut vendre sa maison au meilleur prix à un certain James par l’intermédiaire d’un agent immobilier qui se nomme Claire. Martin Crimp construit sa pièce à partir d’un environnement rassurant de la vie quotidienne, mais cette situation va se révéler être étrange et très inquiétante. Alors comment Sylvain Maurice réussit-il à mettre en scène cette « inquiétante étrangeté » à travers toute une scénographie effrayante et des personnages à l’image de celle-ci?

Dés le début de la pièce, l’atmosphère est tendue, froide, il fait très sombre, c’est assez inquiétant et angoissant. La pièce débute avec l’apparition de Claire, qui est le personnage central de la pièce, elle se trouve dans son studio près de la fenêtre. Celle-ci donne vu sur une voie de chemin de fer, ce qui renforce le côté angoissant (nuisances sonores lors des passages de trains). De plus, la fenêtre est le seul élément du studio qui est montré et grâce à elle, le metteur en scène nous plonge directement dans l’intimité du personnage principal. Nous pouvons ajouter aussi que le metteur en scène fait un énorme travail sur le caché/montré, tout un travail sur le hors champ, ici l’exemple est très frappant avec la fenêtre du studio de Claire. Le hors champ est un lieu de projection d’images.

Cette « première » partie de la pièce fait une énorme référence à Rear window d’Alfred Hitchcock dont le thème principal est le voyeurisme, l’espionnage. Ici on pourrait supposer que Claire est observée par quelqu’un, à travers l’œil du spectateur. Les changements de décors s’effectuent dans le noir total accompagné d’une musique assez surprenante et stridente. Ceci renforce le côté oppressant et étouffant de la pièce et de la mise en scène. La musique est aussi utilisée dans le but de produire des ellipses de temps et d’espaces, cela donne un certain rythme à la pièce et renouvèle le regard du spectateur. Cela lui offre une nouvelle perspective à chaque changement de décors.

La « seconde » partie du spectacle se passe principalement dans la maison du jeune couple que Claire visite. Dans un noir total, la maison s’avance doucement jusqu'à atteindre le milieu du plateau ce qui retient l’attention du spectateur et le place dans un état d’effroi mais aussi de curiosité. Seul le salon est représenté, le reste de la maison est caché. L’espace du salon est placé sur une sorte de plateau tournant et grâce à cela, tout au long de la pièce, la maison va nous apparaître sous différents angles. En apparence, la maison semble en bon état, propre et modestement meublé mais peu à peu on se rend compte ou plutôt on s’imagine que quelque chose cloche avec notamment la tâche sur la moquette ainsi que la fenêtre à réparer mais aussi les pleurs d’un bébé qu’on ne voit jamais. Une étrangeté surgit aussi peu à peu entre les personnages. Comme je l’ai dit précédemment, le caché/montré surgit dans le comportement des personnages. En effet, il y a ce qu’on affiche et ce qu’on est réellement. Tout au long de la pièce, le caché remonte à la surface pour le spectateur. Cette étrangeté se construit à travers le langage, il amplifie le danger (plus les personnages parlent, plus on les trouve étranges), des dialogues implicites ou lapsus et des dérapages.

La mise en scène et les personnages hors normes sont liés. Ainsi, par la mise en scène, les différentes facettes des personnages se dévoilent au spectateur. Claire par exemple est seule et indépendante, elle rejette sa mère, lui ment (elle fume en téléphonant tout en faisant croire le contraire). Tout ce qui l’entoure dévoile sa solitude et son indécision. James, quant à lui, chef de famille est très surprenant. Très emballé par la maison, qu’il veut acheter « cash », il va nouer des liens ambigus avec Claire, il va la conseiller, la soutenir, la rassurer. Ce personnage se rapproche vraiment de la figure d’Harry dans Harry, un ami qui vous veut du bien, un film de Dominique Moll. Il endosse un statut étrange, oppressant, étouffant, envahissant ! On peut supposer que Claire devient une obsession pour lui notamment lorsqu’il reproduit la situation initiale de la pièce. En effet, on le voit à la fenêtre du studio de Claire, au téléphone avec la mère de celle-ci et Claire ne répond plus. Sa disparition est envisagée, de nouveau ici l’étrangeté surgit. A la fin de la pièce, on est progressivement emmener dans l’envers du décor, on a l’impression que le metteur en scène met le spectateur face à lui-même et face à sa dangerosité. On peut éventuellement considérer les lieux comme des personnages à part entière car, et notamment pour la maison à vendre, on voit ses différentes faces cachées tout comme pour les personnages.

Analyse Dealing with Clair Crimp/Maurice/Sartrouville (extrait)


Pièce de Martin Crimp Mise en scène de Sylvain Maurice


Le spectacle commence avec une femme (on apprendra plus tard qu’il s’agit de Claire) au téléphone avec sa mère à la fenêtre de son appartement en face d’une rame de train. Dès le début la pièce est très sonore ; en effet le premier bruit que l’on entend est le passage d’u train (un son très gênant et surtout très commun). C’est aussi un bruit assez froid et glauque, un bruit métallique, grinçant qui nous amène dans une ambiance pesante. Ce bruit de train reviendra à plusieurs reprises dans le spectacle et notamment à la fin quand James prend la place de Claire dans son appartement, ses vêtements et même sa vie. Il clôture et, en quelque sorte, résume la vie de Claire ; et notamment sa dernière vente immobilière (très étrange voire insolite à cause du personnage de James). D’autres sons dans le spectacle sont aussi présents ; des nuisances sonores qui accentuent le côté pesant et angoissant de l’intrigue. En effet, au moment d’un changement de lieu ou lors d’un bond dans le temps, nous entendons parfois des cris de femme, des sirènes de police et des bruits de voiture. Chacun de ces bruits sont des sons très familiers et cela nous plonge dans l’idée que quelque chose de grave se prépare.


De plus, le décor change aussi au moment de changement de scène et pendant un « noir ». La maison de Lyse et Mike, qui est une décoration plutôt moderne et chaleureuse. C’est ce qui rend la pièce gênante et surprenante : en effet dans la chaleur et la banalité d’une vie de couple et de la vie quotidienne de celui-ci on découvre peu à peu eu violence et une cruauté effrayante puisque leur vie est très « réaliste » et on peut facilement s’identifier à eux.


Le décor mobile et donc les multiples angles de vues du décor représentent les personnages car plusieurs points de fuites existent et cela implique que chaque personnage a une interprétation différente des évènements. Cela laisse donc au spectateur la possibilité de choisir une interprétation propre à lui-même étant donné qu’aucune version n’est confirmée et que la fin n’est pas clairement déterminée. On peut se demander si Claire a été violée et tuée par James qui aurait un côté violent et cruel ou au contraire qu’elle a saisi une opportunité pour voyager et aurait assouvi un désir de liberté (James serait alors un homme mystérieux qui a fait rêver Claire). La fin du spectacle restant trouble et en même temps très suggérée par la scénographie de la pièce, il reste au spectateur à choisir entre une fin heureuse et une fin tragique. La plus évidente est celle qui implique l’étrange, le cynisme, la violence car nous vivons dans une société du pire et c’est bien cela qu’implique le texte et la mise en scène de Dealing with Clair.



Cette pièce expose une violence et une banalité du mal associée à notre époque à l’aide de personnages qui nous ressemblent étrangement et d’une manière effrayante.


mercredi 19 janvier 2011

Extrait d'Analyse- Ithaque, de Botho Strauss, mis en scène par Jean-louis Martinelli.

Jean-Louis Martinelli met en scène Ithaque, écrit par l’auteur dramatique Botho Strauss. Ithaque est en fait une reprise des chants du retour d’Ulysse en sa terre, de l’Odyssée d’Homère. En effet Botho Strauss retrace à travers son texte l’arrivée d’Ulysse à Ithaque et sa reconquête du pouvoir, tout en apportant une dimension contemporaine au texte mythique et originel qu’est celui d’Homère. Ithaque est donc une pièce qui d’emblée oscille entre le VIIIème siècle avant J.C et aujourd’hui. En un sens Strauss s’appuie sur le texte fondateur de l’Odyssée pour créer ce qui serait une fiction ou une actualisation de cette œuvre, et de ce texte mythique. Il donne également à voir un autre aspect du personnage d’Ulysse, qui est celui du personnage « théâtral » ; Ulysse comédien, maître de la ruse et du déguisement. Ainsi nous pouvons nous demander comment Martinelli met-il en scène ce texte de Strauss, comment l’interprète t-il (quels aspects fait-il ressortir) et surtout comment gère t-il la tension antique/contemporain ?

On voit que dans sa mise en scène Martinelli a beaucoup travaillé sur la dimension onirique de l’œuvre, n’oubliant pas tout le côté fantastique de l’Odyssée, et laissant apparaître sous formes d’indices des éléments contemporains à l’antiquité grecque : comme par exemple le dispositif scénographique. En effet, on peut décomposer l’espace scénographique en trois étages correspondant aux trois étages qui composaient l’espace de jeu des comédiens dans le théâtre antique. A l’avant scène, juste devant les spectateurs se trouve une marre d’eau, synonyme du rivage, par laquelle Ulysse arrive sur la terre d’Ithaque, puis se trouve la cour du palais avec les prétendants et les villageois (porcher et Ulysse lorsqu’il est en mendiant). Enfin des escaliers monumentaux structurent l’espace : en haut de ses escaliers se trouve la chambre de Pénélope, ses appartements et le lit conjugal. C’est le proscenium (proskenion), qui va d’ailleurs se révéler mobile dans l’une des scènes de la pièce, où Pénélope va ordonner aux prétendants de cesser de comploter contre son fils. De plus de grandes colonnes formant les murs du palais, et délimitant l’espace rappelle avec sans difficulté l’architecture de la Grèce antique. Martinelli donne dans le spectaculaire, et chercher à faire marcher l’imaginaire du spectateur. Il met en place une dimension onirique très forte dans sa mise en scène, faisant écho avec les images poétiques et les figures homériques. L’Odyssée est en effet un voyage qui conduit Ulysse dans des terres inconnues et imaginaires : c’est avant tout un mythe. Ainsi la scène de retrouvaille entre Ulysse et Télémaque est une scène présentée comme onirique : Ulysse apparaît à Télémaque comme un héros, un guerrier à la limite du divin, un oracle. Ulysse est vêtu d’une armure en or scintillante et d’un casque de guerrier. Il apparaît comme fort et puissant aux yeux de Télémaque et du spectateur. Télémaque croit en effet rêver lorsqu’il retrouve enfin son père perdu depuis toutes ses années. De plus la dimension onirique se retrouve notamment à travers trois personnages, ou plutôt trois figures, trois femmes présentes sur scène et imaginées par Botho Strauss. Ces trois femmes se définissent tout d’abord par une partie du corps, à chacune d’elle correspond une articulation du corps : le genou, la clavicule et le poignet. Martinelli pour représenter cela à donc recouvert chacune de ces articulations des comédiennes d’une sorte de bijou en acier. On peut alors penser que ces femmes sont complémentaires, qu’elles ne font qu’un. Elles s’apparenteraient alors à un chœur. Leur fonction principale et la plus évidente est effectivement de commenter les évènements qui se déroulent sur scène, sous leurs yeux, notamment lors de la scène du massacre. Le massacre est caché aux spectateurs par un immense rideau de mailles en acier, sur lequel se reflète l’eau. Les trois jeunes femmes alors vêtues de longues robes noires se mettent en avant de la scène au centre (soit entre l’eau et les spectateurs). S’adressant directement au public, elles rapportent les faits et les horreurs du massacre, qui est sensé être entrain de se dérouler derrière le rideau. Ainsi Martinelli en appelle à l’imagination du spectateur. Les femmes, dont la place et le rôle est assez complexe à définir, sont notamment très proche du spectateur à cet instant. Ces trois commentatrices sont les seules à côtoyer tous les personnages, allant d’un étage à un autre. Elle forme une unité à la fois dans ce qu’elle représente, en ne formant qu’un seul et même corps, mais également dans leur jeu. Elles apportent en effet une dimension lyrique à la mise en scène. Leurs voix se mêlent et leurs partitions de texte s’enchaînent dans une telle fluidité que leurs voix n’en forment au final plus qu’une. Elles interviennent notamment auprès de Pénélope, vêtues de robes blanches, comme si elles étaient des servantes envoyées par Athéna. De même ce sont elles qui vêtissent Ulysse en mendiant, comme l’a suggéré encore une fois la déesse. On remarque aussi, que ce chœur de femmes, au-delà du simple fait de commenter les évènements présents, connaissent également la suite de ceux-ci. Elles ont une position décalée par rapport aux autres personnages puisqu’elles n’interviennent jamais dans l’action réellement. Elles établissent en quelque sorte le lien entre les protagonistes et les spectateurs, mais aussi avec les dieux. Ces femmes ont en effet quelque chose qui serait de l’ordre du divin. Elles apparaissent comme des sortes de nymphes, ou semi-déesse, voir même prophétesse. C’est à travers elle que serait représenté les interventions divines de la déesse Athéna. Elles sont donc à la fois entre les personnages et les spectateurs et entre les hommes et les dieux. De plus la présence d’Athéna accentue également l’aspect onirique et imaginaire de la pièce. Il s’agit en en effet d’une divinité, sa présence est donc normalement impossible, si ce n’est dans un rêve. La présence d’Athéna aux cotés d’Ulysse fait rêvé le spectateur et rappelle tout le côté merveilleux de l’Odyssée. Lors du massacre, Athéna se trouve en haut d’une des colonnes du palais, à l’avant scène. Vêtue et parée avec tous les accessoires qui lui sont attribués dans l’antiquité grecque, Athéna surplombe le massacre aidant Ulysse à vaincre les prétendants, en lui donnant force et courage. Athéna est la déesse de la métamorphose et c’est grâce à elle qu’Ulysse ne se fait pas reconnaître des prétendants lors de son arrivée à Ithaque : elle fait descendre des cintres, des cieux, un déguisement de mendiant comme « par magie », qui permettra à Ulysse d’établir son plan de vengeance en toute discrétion. Son côté divin intervient notamment lorsqu’elle vole, suspendue à un câble au dessus de l’espace scénique, cela montre bien qu’Athéna bien que parfois déguisée (par exemple enfant, lorsqu’elle guide Ulysse chez Alcinoos ou autre), et mêlée aux hommes, elle garde son statut de déesse et se trouve à un niveau donc supérieur. C’est une déesse de l’Olympe, des cieux. Et cela montre également son caractère bienveillant, tout en impressionnant le spectateur. Mais Athéna n’est pas la seule divinité à intervenir dans la pièce. Lorsqu’Ulysse après le massacre rend visite à son père Laërte, Zeus par le biais d’un arbre, s’adresse à Ulysse. L’arbre en effet installé pour représenter le fait qu’Ulysse quitte le palais et retourne voir son père dans la « forêt », « campagne », prend vie sous les yeux du spectateur, il est illuminé du plafond par un projecteur, et la simple voix de Zeus le fait vivre. Cela rappelle notamment beaucoup le buisson qui sous les yeux de moïse prend vie, et à travers lequel « le père des hommes » lui indique ce qu’il doit accomplir. Cette scène, aux références évidentes, transporte donc littéralement le spectateur dans l’imaginaire, le merveilleux et le fantastique.
Or, malgré tout cela, la mise en scène, tout comme le texte de Strauss est très contemporaine. Les traces de l’Antiquité et la dimension onirique viennent en effet s’opposer à un espace et une représentation des personnages résolument contemporaine, moderne. L’espace de colonnes et d’escaliers que nous avons décrit précédemment est en même temps placé dans un espace entièrement bétonné. Le dispositif scénographique apparaît onc comme tout d’abord réaliste et en même temps laisse percevoir une certaine dimension onirique. Selon Martinelli on ne peut pas actualiser le retour d’Ulysse à Ithaque complètement, seulement sur certains points. La modernisation passe d’une part, par les costumes et surtout le changement de costumes d’Ulysse, lorsque celui-ci est en mendiant on pense tout de suite au mendiant d’aujourd’hui, à l’homme pauvre qui erre dans les rues de la ville. L’historien François Hartog dira notamment à ce propos qu’ « Ulysse, d’un point de vue général, est au fond une expression de la condition humaine ». De plus Ulysse, interprété par le comédien Charles Berling, est montré dans sa dimension humaine : Ulysse apparaît comme épuisé par la guerre et par son voyage. Il pleure notamment sur scène lorsqu’il se rend compte qu’il vient de massacrer des hommes (les prétendants). Tout comme Athéna, Ulysse est le symbole de la ruse, de la dissimulation. Or, dans cette pièce Ulysse justement par la ruse doit à la fois reconquérir son statut de roi d’Ithaque mais également sa place aux côtés de Pénélope. Martinelli met l’accent sur Ulysse en tant que comédien, qui joue la comédie devant les prétendants. En effet le metteur en scène met l’accent sur la reconquête d’Ulysse d’un point de vue politique mais également familial : il modernise ou plutôt actualise le retour d’Ulysse à Ithaque en se sens, et y apporte une dimension réaliste. Car Pénélope est en effet une femme qui attend son mari depuis près de 20 ans ce qui est difficile. Interprétée par Ronit Elkabetz, Pénélope apparaît comme une femme forte, à la carrure imposante et à la voix grave. C’est une femme résistante, ne cédant pas aux avances des prétendants, supportant la solitude et l’attente. Pénélope est montrée comme une femme qui résiste aux aléas de la vie. Elle grossit pour se protéger justement des prétendants (ce qu’a imaginé Botho Strauss), et elle use donc elle aussi de l’art de la dissimulation. Et cette prise de poids peut être aussi assimilée à l’attente interminable de son époux Lorsque les prétendants complotent pour assassiner son fils Télémaque, Pénélope furieuse se confronte directement à eux. Elle reste en haut du proscenium, qui avance sur les prétendants et les fait reculer jusque dans la marre d’eau. Dans cette scène, Pénélope apparaît donc bien aux spectateurs, comme une femme, une reine, imposante et écrasante. Elle envahit l’espace par sa présence et sa voix. Son accent israélien fait notamment voyager le spectateur. Contrairement à l’Odyssée, où Pénélope n’est qu’un personnage second, c’est ici elle qui est mis en avant et qui détrône presque Ulysse du rôle principal. La relation homme-femme qui est un sujet très contemporain est beaucoup traitée par Martinelli. Il met la femme au premier rang, en donnant beaucoup de poids au personnage de Pénélope, et traite les retrouvailles du couple de manière très contemporaine, si ce n’est réaliste. En effet, ici, les retrouvailles du couple peuvent apparaître comme très froides : Pénélope ne veut pas reconnaître Ulysse, et lui en voudrait de l’avoir laissée seule aux prises avec le quotidien des soupirants. Elle le fait attendre avant de le faire rejoindre le lit conjugal, ce qui n’est pas dans l’Odyssée d’Homère. Martinelli joue sur le fait des retrouvailles distantes, de la redécouverte de l’autre, etc. Ce qui est une vision et une interprétation particulièrement moderne du couple séparé depuis une vingtaine d’années. Mais il n’y a pas la relation Ulysse-Pénélope qui est modernisé, il y a en effet la relation entre les hommes et les femmes en général avec la représentation des prétendants. Les prétendants sont un groupe de jeunes hommes vêtus en effet de manière contemporaine, et même comme des hommes d’affaires en costume cravate ou en homme de la « jet-set » avec le col ouvert et les lunettes de soleil. Ils apparaissent comme des coureurs de jupons, courtisant les servantes de Pénélope et n’attendant qu’une chose, avoir le pouvoir. Les prétendants sont littéralement représentés comme un groupe de « frimeurs », vivant dans la débauche. Leur façon de parler (parfois grossière) et leurs costumes est sans nul doute ce qui il y a de plus moderne, de plus contemporain dans la mise en scène de Martinelli. Cette représentation des prétendants pourrait être perçue donc comme une critique de la société d’aujourd’hui, la société de consommation ou encore comme une critique politique. De plus lorsqu’Ulysse enlève son costume de mendiant et réussit à traverser avec la flèche de son arc les douze haches, les prétendants qui se montraient comme étant des hommes forts et courageux, à la virilité affirmée, sont en fait ici littéralement effrayés par le personnage d’Ulysse qui les menace de son épée. Ils n’assument pas leurs actes et sont tournés en ridicule, se cachant les uns derrière les autres. Ulysse a caché leurs armes, qui la en revanche sont des armes antiques (javelots, épées, etc.), ils sont alors pris au piège. Enfin, après le massacre, le spectateur assiste à un conflit des générations. En effet lorsqu’Ulysse vient voir son père Laërte, Télémaque les rejoint, pour prévenir son père du combat qui se prépare. Le grand-père, le père et le fils sont réunit et on a alors un rapport au temps particulier, puisque chaque personnage de par son costume est représentatif d’une époque : ce qui se voit notamment au niveau des costumes. Laërte, avec sa barbe et vêtu d’une toge noir va rappeler bien évidement tout ce qui se rapporte à l’antiquité grecque. Tandis que Télémaque, lui est vêtu comme un jeune homme d’aujourd’hui.

Jean-Louis Martinelli met donc en scène Ithaque de Botho Strauss, en prenant bien en compte le rapport antique/contemporain qu’il ancre dans son texte : de par la scénographie, la représentation des personnages, leurs relations, et les images poétiques crées sur le plateau, etc. Cette mise en scène provoque la réflexion chez le spectateur attaché à la représentation antique et onirique de l’Odyssée. Tantôt Martinelli fait rêver le spectateur et cherche à développer sa capacité d’imagination, tantôt il le ramène à la réalité : il gère avec subtilité ce conflit des générations. Cette mise en scène fait voyager le spectateur entre le monde réel et le monde de l’imaginaire, entre le monde contemporain et antique, voir même futuriste. Le spectateur approche le texte d’Homère d’une manière originale, qui à la fois le fait toucher du doigt des problèmes contemporains et en même temps lui fait connaître (ou lui fait redécouvrir) un des textes fondateurs de notre histoire qu’est celui de l’Odyssée.

Extrait d'analyse d'Ithaque.



Ithaque est une pièce retraçant le retour d’Ulysse dans sa patrie d’où son nom Ithaque, est le dernier chant de L’Odyssée. Nous sommes alors confrontés aux retrouvailles du couple d’Ulysse et de Pénélope, mais également du combat que doit mener Ulysse afin de récupérer ses biens ( son épouse, son palais,…). Nous pouvons alors nous demander pourquoi mettre en scène une épopée quasi mythique, que tout le monde connaît car rare sont les personnes n’ayant jamais entendu les aventures d’Ulysse . Nous pouvons également nous demander pourquoi Jean-Louis Martinelli a voulu s’approprié Ulysse et ses aventures le temps d’une mise en scène, car en choisissant une épopée antique et « archi-connue » il y’avait un risque considérable. Ce qui nous amène à nous poser la question suivante : Comment jouer une épopée antique tout en la réinventant afin qu’elle soit moderne, et qu’elle corresponde à notre époque actuelle. Afin de répondre à ces questions, et cerner les enjeux d’Ithaque, nous traiterons l’axe suivant : les représentations inhabituelles et contemporaines des personnages.


 



 


Ithaque, est une « réécriture » des derniers chants de L’Odyssée, cette écriture a alors conserver des éléments de cette œuvre, mais également se basé sur d’autres œuvres telles que L’Iliade, notamment afin de donner une description des personnages.


Dans Ithaque, le comédien jouant Ulysse est un homme assez vieux ce qui fait écho à ses vingt ans d’absence ainsi qu’au poids de ses aventures qui lui ont « dérobées » sa jeunesse. Le comédien a donc un corps vieux, pas spécialement harmonieux et pas spectaculaire contrairement à la vision du spectateur qui image un homme viril, beau, fort et bien battit suite à sa description dans l’Odyssée. En prenant le comédien Charles Berling afin d’interpréter Ulysse, Jean-Louis Martinelli a fait le choix de représenté un Ulysse victorieux de part sa ruse. Cependant cette représentation d’un homme sage fait de l’Ulysse d’Ithaque une sorte d’anti héros. Celui-ci ne parvient pas à s’exprimer clairement au début de la pièce, il bégaye, et pleurnichera à plusieurs reprises, comme dans la scène suivant le massacre Ulysse s’effondrera et pleura comme une enfant, c’est alors la nourrice qui s’occupera de lui et l’assiéra sur une chaise en bois qui ressemblera étrangement à celles des petits enfants. Ulysse est alors caractérisé comme un homme vieux, sage, sensible qui lui donnera l’image d’un homme-enfant ce qui ne correspond pas à la vision « universelle » que l’on se fait de ce personnage. Dans L’Odyssée, Ulysse est une héros extraordinaire de part son inventivité et est une victime de sa beauté auprès des femmes et déesses telles que Calypso ou Circé. Contrairement à l’Iliade où Ulysse n’est tout d’abord pas un personnage central à l’intrigue et est connu grâce à ses plans un peu saugrenus et ses tromperies permanentes, il n’incarne pas le personnage héroïque contrairement à celui de L’Odyssée. Nous pouvons alors penser Strauss s’est principalement inspirer de l’Iliade afin de dresser le portrait d’Ulysse tout en utilisant les aventures de celui-ci évoquées dans L’Odyssée.


Le personnage de Pénélope a également été confrontée au changement d’époque dans la mise en scène d’Ithaque. La comédienne jouant Pénélope est Ronit Elkabetz, une femme très orientale de part son accent et ses rondeurs. Le choix de Jean-Louis Martinelli s’est alors poser sur la représentation d’une Pénélope étrangère et guerrière. Lors des premières apparitions de l’actrice celle-ci est énorme da part sa corpulence, elle semble monstrueuse à cause de cette difformité : son visage et très beau et son corps assez laid. Elle ne peut se déplacer seule, elle est essoufflée à chaque mouvement, elle semble pathétique, ridicule comme vulnérable en l’absence de son époux. Même les symboles de féminité sont ici répulsifs, sur sa robe bordeaux une sorte de soutien gorge est dessiné en viole, cela fait alors ressortir son importante poitrine qui n’a plus la connotation d’un certain érotisme. Cependant cette difformité cache l’intelligente de celle-ci car elle a dissimulée son propre corps, en effet lorsque la nuit tombe celle-ci ôte sa robe bordeaux bouffante qui lui donne cette allure. C’est alors afin d’effrayer et de repousser les prétendants qu’elle se déguise, par ailleurs cette astuce met en avant sa puissance, elle n’est pas seulement un épouse attendant son mari mais une battante et une reine. Même si la robe insiste sur sa monstruosité et son étrangéité, celle-ci lui permet également d’exercer son autorité, ses fromes font de ce personnage une guerrière prête à se battre afin de conserver son palais et de garder dans les mémoires le souvenir d’Ulysse, elle doit résister à l’omniprésence et l’arrogance des prétendants qui ne croient guère au retour d’Ulysse. D’ailleurs lorsque celle-ci sermonne les prétendants sur leur comportement irrespectueux envers elle, Télémaque, Ulysse et son palais, l’estrade avant vers eux comme si la colère de Pénélope était telle qu’elle parvenait à touché physiquement les prétendants; par ailleurs ce dispositif scénique n’est pas sans rappeler celui du théâtre antique (skéné). L’accent de la comédienne ainsi que son maquillage font référence au voyage notamment à l’Orient, son maquillage avec beaucoup d’eye liner fait penser à une autre femme très puissante qui est Cléopâtre quant à son accent celui-ci apporte une certaine mélodie à son discours qui peut faire penser à celui des sirènes ( même si ces deux « chants » n’ont pas les mêmes connotations). Cette représentation de Pénélope est très surprenante, car c’est elle qui incarne la figure du héros en quelque sorte car comparé à un Ulysse qui se complaint de leurs pleurs même lorsqu’il arrive chez lui, Pénélope semble avoir beaucoup plus de poids face au « chaos » qui règne à Ithaque. C’est comme si dans cette pièce, il y avait une inversion de la figure du pouvoir, qui correspond sans doute à l’évolution du statut de la femme qui est à présent égal à celui de l’homme, peut-être que Botho Strauss souligne le fait que la femme est autant capable de régner qu’un homme, si ce n’est mieux que celui-ci. Contrairement à L’Odyssée où Ulysse est le personnage dominant et où la seule fonction de Pénélope est de l’attendre.


Dans Ithaque, les prétendants sont habillés en costume noir et la plupart portent des lunettes de soleil. Leur rôle n’est traité différent si ce n’est qu’ils ressemblent à de vrais machos qui ne voient qu’en Pénélope un trône et rien d’autre. La figure des prétendants peut être assimilée à celle de la mafia du fait qu’ils soient manipulateurs et « profiteurs », ils escroquent Ulysse en mangeant toutes ses bêtes et en s’acharnant sur son épouse Pénélope. Tout comme l’actrice Ronit Elkabetz, la majorité des prétendants ont un accent afin de rappeler le fait qu’ils viennent de régions différentes et qu’ils viennent seulement conquérir une autre terre, leur intérêt est donc politique. La représentation de Télémaque est quasi similaire à celle des prétendants, il est jeune et est vêtu de noir, en l’absence de son père c’est alors à lui de prendre le pouvoir cependant il ne semble pas assez fort et ne parvint à chasser les prétendants.






En conclusion , Jean-Louis Martinelli donne des images à disposition du spectateur afin que celui-ci imagine le massacre ou la figure de Zeus. Chacun à sa propre vision de l’Odyssée et c’est pour cela que le metteur en scène nous « laisse le choix » afin de nourrir notre imagination. Grâce à de nombreux dispositifs scéniques Jean-Louis Martinelli a su faire voyager Ulysse et son palais à notre époque, même si l’intrigue reste inchangée la mise en scène et le texte de Botho Strauss transposent les problèmes politiques, familiaux à un homme contemporain. Cependant cette comparaison entre la figure d’Ulysse et un homme moderne pose la question suivante : Est-ce qu’un homme serait il prêt à utiliser la ruse, la dissimulation, l’art du langage afin d’atteindre comme Ulysse son objectif ?

Analyse spectacle: Ithaque M/S Martinelli

La pièce Ithaque est mise en scène par Martinelli. Cette pièce est en quelque sorte une reprise de L’Odyssée d’Homère, puisqu’elle raconte l’arrivée d’Ulysse dans sa patrie qui est Ithaque. Mais c’est aussi le « nouveau » texte de Botho Strauss, grand auteur allemand dramatique contemporain, que Martinelli décide de prendre comme support. Nous pouvons alors penser que Martinelli a simplement voulu mettre en scène cet épisode et non l’épopée toute entière. En effet lui-même dit que la pièce « raconte la fin de L’Odyssée ». Le fait de mettre en scène cette pièce aujourd‘hui, permet dans un premier temps de retrouver un des textes fondateurs de la littérature française (qui est donc le texte d’Homère), bien qu’il soit déformé et retranscrit. Ce texte nous permet de nous poser des questions sur la société et notamment la question sur la politique. Comment un peuple survit-il lorsque son représentant n’est plus là pour régner et s’occuper du pays. Cependant, ici nous allons aborder principalement la question de la mise en scène et de la modernisation de la pièce. Pour essayer de répondre au mieux à cette question de « modernisation » nous allons nous focaliser sur le traitement que fait Martinelli sur l’arrivée d’Ulysse en sa « claire Ithaque »? Nous allons parler de son rapport aux personnages, en tant que tel, mais plus particulièrement sur la mise en scène et sur le parti pris du metteur en scène. Dans un premier temps nous verrons comment la pièce à été modernisée, par quels moyens, puis nous traiterons le passage du massacre enfin nous terminerons par parler des retrouvailles entre Ulysse et Pénélope. Le début de la pièce commence donc par l’arrivée d’Ulysse. Le spectateur est surpris de voir un cours d’eau sur la scène, qui représente la mer. La représentation d’Ithaque n’est pas vraiment faite puisque l’on ne voit pas une cité ou une ville, mais plutôt le palais d’Ulysse. En effet toute la pièce est joué dans le palais. Lorsqu’Ulysse s’échoue sur sa terre, il ne la reconnait pas de suite. L’élément qui permet au spectateur à lui faire penser, comprendre qu’Ulysse vient d’arriver à Ithaque c’est le rideau transparent qui forme une sorte de rocher. En effet c’est un rideau transparent sur lequel est retransmit l’image d’un rocher. Il y a donc une dimension cinématographie de cette arrivée qui nous permet de dire que d’entrée de jeu il y a une modernisation. Martinelli ne choisi pas de représenter Ithaque de manière antique mais plutôt moderne, voir imaginaire puisqu’elle n’est pas réellement représentée.
En ce qui concerne le palais, c’est un espace très « métallisé ». Devant le spectateur se trouve une immense escalier qui forme un « bloc » de béton, c’est sur cet escalier que se trouve la chambre conjugale des deux amants. Le palais est délimité par des sortes de colonnes. Ces colonnes ne sont pas en pierre, ce qui renforce le fait que Martinelli actualise la pièce. Autre chose, les grands escaliers sont capables de se déplacer vers le spectateur, comme si il allait entrer en coalition avec nous. C’est comme par magie que ce grand bloc d’escalier se déplace. Dans cette mise en scène, tout est modernisé et imaginé, rien ne semble réel, si ce n’est la nourriture. En effet le seul élément « antique » présent sur scène est le vin, le pain, les raison, etc. Même l’arc d’Ulysse est en quelque sorte changer en arc magique: il passe au travers d’anses qui font comme des feux d’artifices. Ici la mise en scène tombe presque dans quelque chose de « kitch » . En effet, l’épisode où Ulysse tire à l’arc il y a un effet de surprise, comme si nous étions non pas dans l’antiquité mais dans une fête foraine. Le contexte est déplacé ailleurs. Il n’a donc plus son sens premier.
Jusqu’ici il n’y avait que le texte et la mise en scène qui étaient modernisé et devenu contemporain. Avec l’arrivée des prétendants tout bascule. En effet, alors que le personnage d’Ulysse et d’Athéna gardent leurs image antique: par exemple Athéna est représentée par la divinité et le pouvoir: les prétendants eux sont complètements modernisés. Ce sont des personnages totalement arrogants et sans scrupules. Ils ont des costumes d’aujourd’hui: des lunettes de soleil Rayban ou encore des converses. A l’opposé, Athéna porte à un moment donné une armure qui rappelle l’époque d’Homère. Ulysse porte des vêtements d’aujourd’hui mais ils ne sont pas aussi imposants et « faux » comme ceux des prétendants. En effet ce « personnage » interprétés par un groupe d’homme est une critique de la société « machiste » de nos jours, ou des années auparavant.
Ces prétendants sont ceux qui, depuis le départ d’Ulysse, ont pris le pouvoir du palais et de la cité. Un d’eux doit normalement succéder à Ulysse au près de Pénélope. Martinelli décide de les représenter comme des hommes faux, grossiers et presque comme des bêtes. Afin de créer une sorte de « dégout » pour eux, comme les sentiments de Pénélope.
Comme nous l‘avons dit ce n‘est pas le texte d‘Homère qui est ici employé mais celui de Botho Strauss, un écrivain dramatique allemand. Cet écrivain à choisi de traduire le texte d’Homère sous une forme très moderne et un peu plus accessible à tous. En effet, le texte est simple et fluide. Pour la traduction de ce texte, Botho Strauss s’est basé sur la société d’aujourd’hui qui est régie par « le sport, la frime et la débauche ». Nous pouvons voir que ces trois qualificatifs sont très représentants et renvoient à la mise en scène de Martinelli. Le sport peut être associé aux aventures d’Ulysse, la frime au personnage des prétendants et la débauche à la souffrance de Pénélope, et à ce qu’est devenu le palais, voir la cité d’Ithaque. Ainsi dans cette pièce il n’y a aucune hésitation à employer des mots vulgaires: notamment pour les prétendants.
Bien que le spectateur soit surpris par cette transformation, je pense que celle-ci lui permet de comprendre davantage le récit.
Alors que le massacre est en quelque sorte le moment le plus attendu des spectateurs il est ici simplifié. En effet, depuis l’arrivée d’Ulysse on n’attend que sa vengeance au près des prétendants: c’est à ce moment qu’il pourra reprendre le contrôle de sa patrie et qu’il pourra retrouver sa femme Pénélope. Cependant ce moment est en quelque sorte « décevant » puisqu’il est caché. C’est sans doute pour une question de pudeur et de maîtrise de la mort et du massacre au théâtre que Martinelli à fait ce choix de mise en scène. Alors que tout se déchaine sur scène, un grand mur cache la bataille: le spectateur n’entend que les cris. Ce massacre est simplifié à cause du fait qu’il n’est pas réellement montré: sans doute Martinelli ne savait pas comment représenter ce massacre et c’est pour cela qu’il à fait ce choix. Cependant, quelque chose qui est assez beau et surprenant c’est l’écoulement du sang qui s’opère sur ce « mur ». Plus on avance et plus on se rend compte que derrière ce rideau/mur c’est un chant de bataille qui se déroule: le sang est donc le signe de la mort et de la vengeance.
Lorsque ce « mur » disparaît nous sommes face à la scène d’ « après le massacre », c’est une image assez magnifique qui vient à nous. Tous les corps des prétendants sont ensanglantés et déchus, que ce soit sur les escaliers ou sur le sol. Je pense que d’avoir posé des cadavres sur les escaliers qui mènent à la chambre conjugale est une image pour faire comprendre au spectateur que tous ces hommes ne sont que des faibles. Ulysse est le seul guerrier, le seul héros et le seul maître des lieux. Cette image montre le pouvoir et la grandeur d’Ulysse, c’est un champ de bataille mais presque glorieux qui nous est dévoilé. De plus, ce qu’il veut c’est reconquérir son peuple et sa femme, il est à la quête sur le plan familial et politique. Ainsi il est montré dans un aspect de désir, d’envie et de guerrier. Le spectateur ne prend aucune pitié de ces prétendants puisqu’ils ont une conduite déplorable et pitoyable envers tous les autres personnages. Ce massacre est d’autant plus troublant et mystérieux qu’il à des allures d’un film. En effet, nous n’avons plus vraiment l’impression d’être dans une salle de théâtre mais plutôt dans une salle de cinéma: le jeu des lumières, ce sang qui coule comme quelque chose de magique sur le mur et les cadavres sont comme intouchables, irréels. C’est une sensation que l’on n’éprouve que lorsqu’on est au cinéma.
Enfin, une des dernières images incroyable de ce massacre c’est lorsque tous les prétendants se relèvent pleins de sang et tombent dans un grand « trou » au milieu du plateau. En effet, un à un, les prétendants vont « chuter » dans un gouffre. C’est comme s’ils étaient aspirés par les enfers. Ainsi cela ne fait que montrer une fois de plus que ce sont des hommes sans scrupules et qu’ils n’ont mérité que ce qu’ils ont eu: ils sont montrés comme des infâmes et leur mort n’est que le fruit de ce qu’ils ont semé.
Enfin, Martinelli traite de façon très inattendue les retrouvailles entre Ulysse et Pénélope.
Comme pour la représentation du massacre, Martinelli prend un parti pris assez surprenant en ce qui est de la représentation des retrouvailles entre les deux amants.
En effet alors qu’ils ne sont pas vus depuis vingt ans leur rencontre est plutôt froide et distante. Pourquoi Martinelli a-t-il choisi de laisser une certaine distance entre ces personnages? Est-ce parce que l’arrivée d’Ulysse est pour lui avant tout l’arriver d’un guerrier, d’un héros de guerre, et non d’un mari? Peut-être. En tout cas, je ne pense pas que ce soit l’arrivée d’un amant épris de chagrin d’avoir été séparé de sa femme depuis si longtemps. Bien qu’il représente Pénélope comme une femme déchue sur son lit. Alors que tout le long de la pièce elle semble se lamenter de l’absence de son mari, pleurant sur son lit, une fois face à lui elle semble se contenir. Pénélope est représentée comme une femme en démens qui pleure l’absence de son mari, elle incarne également la femme au statut de puissance. Du haut de ses escaliers elle semble dominer l’espace et tout ce qui s’y trouve en dessous, en effet elle est au sommet des autres, c’est elle la plus haute: que ce soit au sens propre comme au sens figuré. Lorsqu’elle apprend le retour de son Ulysse, peut-être a-t-elle peur de perdre ce statut? Maintenant qu’Ulysse est de retour, tout va rentrer dans l’ordre et elle n’occupera plus qu’un statut de femme.
Ces deux personnages sont très distants l’un de l’autre, c’est comme s’ils se connaissaient à peine. Ce n’est qu’au bout de quelque minutes qu’ils prennent confiance en eux, comme s’ils voulaient être sur, comme si le fait d’avoir été séparés depuis si longtemps les avaient rendus comme des inconnus l’un en vers l’autre, et qu’ils s’enlacent et s’échangent leur amour.
Dans sa mise en scène Martinelli prend un parti pris principal: celui de la modernisation. En effet il essaye de retranscrire le parcours d’Ulysse de nos jours, il souhaite que le message d’Ulysse soit compris à travers tous ses spectateurs. Ce parti pris n’est sans doute pas le plus perspicace ou le plus juste, cependant il apporte une touche « nouvelle » qui permet au spectateur de se plonger plus dans le cœur de l’action. La représentation des personnages et leur rapport à nous et si proche qu’on ne sent pas le fait que ce soit un texte si ancien. Ainsi c’est à travers cet image moderne et impressionnante que Martinelli fait rentrer son spectateur dans le récit et l’arrivée d’Ulysse à Ithaque.